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SUR UNE LETTRE A LUCILIUS.

Tu me demandes pourquoi on peut encore s’intéresser à une lettre de Sénèque, en l’occurrence la première Lettre à Lucilius.

  1. Je te dirai en réponse que premier élément remarquable, et dont personnellement je m’étonne qu’elle soit si proche de nous vint siècles après, c’est l’attitude que prend l’auteur. On y trouve un appel à la revendication (« vindica tibi te ») de quelque chose (note que lorsqu’on lit ces mots, on ne sait pas encore de quoi il s’agit); c’est un peu comme si l’auteur faisait référence à un bien dont son interlocuteur se ferait peu à peu déposséder. En outre, « vindica » nous orienterait vers ce qu’on appelle en anglais « a vindication » ; ce début de lettre est une apologie, une justification : Sénèque défend, au sens propre,  son ami contre ceux qui le volent ; il en fait l’apologie.
  2. Ensuite, à mesure qu’on entre dans le sujet même de la lettre, il ne s’agit plus seulement de défendre, mais de conseiller  ; Sénèque adopte une posture éthique et traite de la vie heureuse (« de vita beata ») : voilà, cher ami, quelques préceptes pour conduire ta vie vers le bonheur : en premier, défends-toi contre ceux qui se donnent un  droit sur ton temps ; ce précepte (a) sera suivi d’autres.
  3. Il y a un troisième élément marquant pour un philosophe d’aujourd’hui : c’est le jeu sur le double sens de « tempus ». On entend bien, en effet, la nuance entre « collige tempus », et « quaedam tempora nobis eripiuntur ».  Nuance car, d’une part, le temps lui apparaît comme totalité, d’autre part, le temps est pluriel ; or c’est sous cet aspect que le temps peut être dérobé (« eripiuntur ») ou se perdre (« jactura »).

Après le temps pluriel, il reste la question du temps singulier — et c’est lui qui constitue la base de l’idéal éthique de Sénèque : parvenir à ce que ces deux figures que sont mon temps et ma vie se superposent le plus parfaitement, parvenir à leur identité (précepte b). Conceptuelle ? Pratique ? Ecoutons-le.

Demandons-nous d’abord, recommande le sage, pourquoi il est si difficile, et donc si rare, d’atteindre l’objectif qui vient d’être évoqué.  La raison en est qu’il y a un problème qui fait obstacle à l’épanouissement d’une vie heureuse – une occultation qui vient faire écran à la perception du bonheur vrai. Ce problème, c’est notre ignorance totale de la valeur du temps (« pretium temporis »). Il faut donc restituer le temps dans sa valeur (précepte c). Et ce qui rétablit son juste prix, c’est précisément de comprendre que le temps est la synthèse permanente, continuelle, de la vie et de la mort : le temps (1) est la mesure de notre vie, et (2) il est, à chaque instant, une prise de possession de  celle-ci par la mort. D’où la figure de la mainmise (« injicere manum »).

Chacun a pu noter, au passage, le détour par la philosophie épicurienne : comme le sage de Samos, Sénèque rappelle que très peu de choses, très peu de notre existence, dépendent de nous ; à l’inverse, toutes dépendent d’autre que nous (« Omnia aliena »). Or parmi les premières, il faut, paradoxalement, inclure le temps. Il y a donc obligation pour tous d’en redevenir possesseurs ; de là vient ce devoir pour chacun (précepte d) d’organiser sa vie pour qu’elle soit sa vie propre et non celle que vous laisse votre clientèle, votre voisinage, vos relations d’amitié ou de travail.

On comprend dès lors l’assimilation du temps à une possession, et même à l’unique possession de tout homme quel qu’il soit : bien sûr qu’ainsi compris, il constitue le bien unique de chacun. Sénèque le dit par l’usage du possessif (« nostrum »), et par la réflexion sur l’offrande. Car, dit-il, le don du temps est le seul dont on est redevable sans que l’on puisse jamais s’acquitter de sa dette : qui remercier d’un tel … présent ?

Ces bulles d’un autre temps …

  Je trouve tout à fait par hasard une remarque d’un auteur que je ne cite ici ni comme personnage historique, ni même comme inspirateur politique (les temps sont loin …) ; mais il y a là une réflexion qui témoigne d’une hypothèse que j’ai souvent dû démontrer, tant elle ne va pas de soi : celle d’effets inattendus d’une dissociation du temps historique et du temps de la morale.

  L’auteur, incarcéré peu avant 1900, reçoit de ses proches de nombreux ouvrages sur des sujets divers, et lit avec passion tout ce qui porte sur la franc-maçonnerie, cherchant à comprendre comment certains bourgeois du XVIIIè s. se lancèrent dans « cette étrangère mascarade » consistant à mimer le rituel d’une  corporation médiévale : « La corporation [des maçons], dit-il, n’avait pas été seulement un groupement de production ; elle avait été aussi une organisation qui avait sa personnalité morale et ses mœurs. » (Léon Trotsky :  Ma vie. Paris, Gallimard, 1953, p. 149) il ajoute : « La dissolution d’une économie corporative marquait la crise morale d’une société qui venait à peine de laisser derrière elle le Moyen Age. La nouvelle morale se définissait plus lentement que ne se détruisait l’ancienne. » Alors, on conserve « les formes de la discipline morale » alors que l’économie a déjà remplacé « les bases corporatives de la production. » Et les formes morales que l’on s’est forcé à conserver ont acquis un sens tout autre.

Le temps de l’éthique et le processus historique, économique en l’occurrence, sont en fréquents décalages – ceci est somme tout admis. En résulte l’inclusion de véritables « bulles d’un autre temps » — mais toujours agissantes —  dans  l’expérience du contemporain. Et la capacité de ces bulles inactuelles à se faire passer pour indiscutablement présentes est lourde de conséquences qui mériteraient l’étude.

Of free will, love, and Timbuktu.

Paul Auster’s Timbuktu features a young lady later described as a “prisoner of circumstances”. The reason is that Polly – that is her name – finds a Summer job just before her sophomore year, has one of her customers fall in love with her, becomes pregnant, drops out of college, gets rejected by her parents, marries her daughter’s father, and spends four years nursing her baby to recover from severe medical problems. When a second baby is born, she renounces her ideal of graduating to become a teacher, and understands she loves her children and home, but does not love her husband. Polly will never actually become, she will never be; she will be content with existing or having existed, like any prisoner would. She will have been a “prisoner of circumstances”. 

The question is, what is it that is not circumstance.  Everything is circumstance, in the sense that everything stands around you.  Maybe the only ‘thing’ that is not circumstance is you yourself; and even then, it would not be difficult to demonstrate that even within your own self, there are circumstantial elements. So what is not circumstance is your freedom. Of this, you cannot become a prisoner, though obviously it is likely to become one of the circumstances that are bound to make others “prisoners of circumstances”, even unhappy prisoners. Among these circumstances, we find her parents’ rejection, the fact that Dick, her husband, is the sole provider – Polly earns no money — her impossibility even to think of divorce. What about her feeling for Dick? As far as the early days are concerned, Auster writes: “she found him so handsome and so sure of himself that she let herself go farther than she had intended. The romance continued […].” The novelist remarkably sums up how subjective, private, the initial attraction is: it’s all within her; Dick is handsome in her estimation, self-assured from her point of view, she allows herself to transgress her own limits. Circumstantial ? Coincidential ? (“Literary critics have noted how coincidence plays a large part in the lives of your fictional characters.”*)   

In fact, isn’t circumstance just another name for the fact of never having a choice? At that point, one remembers Moore’s seminal reflection on Free Will as against the causal chain (“those who deny [man’s having] free will are really denying that we ever should have acted differently even if we had willed differently. [T]his is what we mean [by saying we have Free Will].” Ethics (1912), ch vi, § 14). Eventually, can Polly legitimately count Dick’s love for nothing. Can he be rightly blamed for her frustration? Timbuktu, Auster says, is mainly about personal affection relationships (“This book is much more nakedly about feelings. I wanted to try to enter a world in which passion and the intensity of emotion are the dominant subjects” ibid.) Even if Dick offers his total support and brings comfort where there was anguish, he appears to reduce love to an exchange of material help and assistance.  Says Aaron Brewington (‘Infinite Jester’) in his blog**, “Dick financially provides a good home for his young family; however, he withholds his affection from everyone failing to see that in doing so, he makes all of those around him unhappy in imposing his misplaced values upon them. Thus even though he has purchased a home for his wife (Polly) that she loves, she never really loves her husband because to him it is enough to provide without any real connection (159). We learn that those things that make life comfortable really aren’t so bad, but putting absolute worth in them is” bad. Referring to the dog (Mr. Bones), Dick says to his daughter, “don’t feel sorry for him, Alice. He’s not a person, he’s a dog,” (144). Dick shows he cannot “care for others since this mindset also carries over into other relationships that he has : Dick would probably say “she’s not an adult, she’s a child,” in regards to Alice and “she’s not a provider, she’s a wife” in regards to Polly. Thus Mr. Bones “pitied him for not knowing how to enjoy life” (149). [… Dick] lacks the ability to truly connect in a significant way that elevates the relationship to” the level of pure love.** 

G.E. Moore found in “personal affection relationships and aesthetic enjoyments” an approximation of “the Ideal”, and added, in a phrase that Augustine would have greatly appreciated, that the supreme form of love is the love of love – when the persons are put aside and and the pure connection is cared for. 

* http://www.bluecricket.com/auster/articles/qanda.html)  ** http://infinitejesterings.blogspot.com/2008/11/throw-old-dog-bone-paul-austers.html 

« 1910, human character changed. »

Virginia Woolf said it: « on or about December, 1910, human character changed. » (1) Isn’t that a most unexpected statement? Why is this said in the form of an oxymoron (the singular « December 1910″ as against the universal « human character »), and isn’t this oxymoron of an ethical kind? 

From an ethical point of view, precisely the standpoint of the then recent history of ethics,  »human character  » may well have been « changed » by the impact of G.E. Moore’s Principia Ethica, resulting in an unprecedented suspensive concept of goodness and a floating notion of happiness. As early as 1903, Moore had proclaimed any reference to the Good invalid in moral judgments; from then on, mental attitudes were more and more influenced by a provisional undefined or suspended concept of goodness (for the first time in history), therefore a notion of happiness henceforward devoid of substance or fixedness — which entailed the quest for an ethos of one’s own — in that sense, “human character” was changed. 

I.

My intention here is to map the psychological, cultural, ethical awareness of the first decade of the XXth century, and whenever possible, trace the origins of a few tenets and influences that came to culminate at that period. We may get seemingly disconnected data, but if we do try to connect them  especially in view of the intellectual / symbolic context of the time, Woolf appears to be pointing at a significant (r)evolution.

- For a few years, Cambridge had taken the lead in philosophy, with its decisive revisioning of the epistemology of perception, and the two “Principia (Mathematica by Bertrand Russell, Ethica, by G.E. Moore) that were laying the foundations of analytic philosophy. -  In 1910, the members of the ‘Bloomsbury Circle‘ were already active: E.M. Forster had Howards End published ; Roger Fry, just back from New York, was preparing the first Post-Impressionists’ Exhibition, Leonard Woolf was still in Ceylon, and V. Stephen (-Woolf) had not yet observed that  “human character [had] changed”.  As for G.E. Moore, their intellectual referent, he was getting more and more famous,   - “Manet and the Post-Impressionists”, Grafton Galleries, 1910. With this unprecedented event, the connection is made between European (especially Parisian) Modernism and the spirit of research that is developing around Roger Fry and the ‘Bloomsbury Circle‘; this is the event Woolf has in mind when she writes her famous statement. - Another event, far less commented upon, was Caroline Stephen’s death  in 1909. through her life, Caroline had been a role-model both as  a woman ruling her own life and as an independent quality writer. After Caroline’s death Virginia, her niece, received her legacy of £ 500 a year, a more important event than gaining the right to vote, she said. The first thing she needed was money of her own. Woolf later explained « my aunt’s legacy unveiled the sky to me, and substituted for the large and imposing figure of a gentleman [to marry], a view of the open sky. »  

II.

 It is of course debateable whether human character changed in a continual 1900-1910 process (like the emergence of ‘New Woman’,  the long road to Suffrage, the rise of pacifist commitment) or if it took a sudden turn in 1910. Another major question concerns the meaning of “human character”, especially in a novelist’s use. We shall probably retain the obvious meaning, but the literary / narratological reference, its echo of type – person - persona problematics have to be dealt with.   

And in a sort of Kantian-Copernican revolution, was it not the way human character was observed that changed primarily? In conclusion, what is at stake in Woolf’s statement is the contents of a concept which has long been missing from philosophical dictionaries yet appears to be the focal point of Woolf’s thought and work : life as such (hence the interest in biography).

———————–

Note (1): « [I]t would be impossible to live for a year without disaster unless one practiced character-reading and had some skill in the art. Our marriages, our friendships depend on it; our business largely depends on it; every day questions arise which can only be solved by its help. And now I will hazard a second assertion, which is more disputable perhaps, to the effect that on or about December, 1910, human character changed. I am not saying that one went out, as one might into a garden, and there saw that a rose had flowered, or that a hen had laid an egg. The change was not sudden and definite like that. But a change there was, nevertheless; and, since one must be arbitrary, let us date it about the year 1910. » (Virginia Woolf, ‘Mr Bennett and Mrs Brown’, 1923) 

Thèse M. Gouverneur / discours soutenance / G.E. Moore / Bloomsbury Circle / ethics / fiction

Monsieur le Président,

Madame et Messieurs les membres du jury,

Mesdames et Messieurs,

La thèse que j’ai l’honneur de présenter devant vous fait suite à d’un parcours semé d’embûches, mais elle est aussi le fruit d’un long travail, et d’un entêtement dans le bonheur qui, comme il est vrai de toute délivrance, ne me laissera pas sans nostalgie. Disons, pour parler comme Moore, que ce travail, au sens noble du terme, aura été « felicific ».

Je voudrais que l’on comprenne que c’est là ma première satisfaction, peut-être la seule. C’est sans doute le moment de demander au jury de pardonner l’abondance de la matière écrite dont, croyez le bien, je ne retire aucune fierté.

*

Ma thèse est née d’une mission de traduction que m’avait confiée les Presses Universitaires de France, et qui portait sur une toute nouvelle édition de Principia Ethica de George Edward Moore, augmentée de quelques inédits.  Des professeurs de l’Université d’Angers qui supervisaient les vacations que j’y assurais m’ont plusieurs fois conseillé de commencer une thèse, et Madame le Professeur Jeanne DEVOIZE, alors chef de section d’Anglais et doyenne de l’U.F.R. de Lettres-Langues a bien voulu m’aider à définir un sujet qui associerait une réflexion sur l’éthique et une interrogation sur de possibles limites en littérature.

Etant donné que, pour des raisons familiales, il était exclu de réduire mon temps de travail professionnel, nous avons opté pour un calendrier assez souple, et pour un cahier des charges assez strict ; par exemple, je devais m’abstenir de proposer des articles aux revues, de commencer une autre traduction, ou d’intervenir en colloque. Je suis ainsi devenu Michel  Nobody, en quelque sorte !

J’ai donc organisé mes recherches initiales et postérieures selon un schéma peut=être atypique mais sans avoir jamais connu l’isolement. J’ai été accueilli dans un certain nombre d’institutions Bibliothèques Universitaires (Angers, et Nantes), National Library (Londres), Tate Gallery Library (Londres), New York State University Library (Albany, NY), des laboratoires de recherche (CAPHI à Nantes, CURAPP à Amiens), et bien sûr l’Ecole Doctorale d’Amiens dont je n’oublierai jamais l’accueil, la disponibilité, l’extrême gentillesse de tous. Et en tant que professeur de lycée souvent frustré des conférences universitaires, je voudrais ajouter l’apport d’un outil inattendu, la chaîne France-Culture. 

J’ai également rencontré des spécialistes très divers, mais qui ont, à leur manière et par leur questionnement, contribué éclairé ma recherche. Historiquement, je dois commencer par Madame Monique CANTO-SPERBER, M. Thomas BALDWIN, M. Jean-Pierre JUHEL, auteur d’une thèse sur Rosamond Lehmann, Carmen CALLIL (éditrice des Virago Press), Philippe BECK, auteur d’une thèse sur la philosophie de Coleridge, François SCHMITZ, alors directeur du CAPHI, sans qui je serais incapable de lire Wittgenstein, Professeur Marie-José CODACCIONI, Gillian TINDALL, biographe de Lehmann ; je voudrais également citer les professeurs Pierre NORDON et Catherine CLEMENT pour leurs précieux conseils épistolaires ou téléphoniques. Je voudrais terminer bien sûr par le Professeur Sandra LAUGIER, que je connaissais au travers d’articles avant de lui demander de reprendre ma thèse. 

*

Au tournant du XXème siècle à King’s College de Cambridge un philologue trentenaire devenu philosophe, et élève du Professeur Sidgwick, publie un ouvrage qu’il intitule Principia Ethica, et qui va révolutionner l’éthique en lui retirant ce qui jusque-là avait constitué sa clé de voûte : la validité épistémologique de la référence au Bien. Le hasard veut que l’on dénombre parmi ses étudiants certains des plus beaux esprits  de la future intelligentsia anglaise : Lytton Strachey, E.M. Forster, J.M. Keynes, R. Fry, Clive Bell, Leonard Woolf. Or quelques années plus tard, les mêmes noms se retrouvent associés dans un groupe d’intellectuels et d’artistes, le Bloomsbury Circle, puis dans un double événement artistique (The Post-Impressionist Exhibitions I & II) – sans parler du rôle que joueront ces mêmes personnes dans l’opposition à la Première Guerre mondiale, où la plupart seront conscientious objectors. Pour nombre de spécialistes de l’histoire intellectuelle du Royaume-Uni, la tentation a été grande de faire de ces personnalités hors du commun les enfants de Principia Ethica. Mais cette influence, souvent mentionnée, méritait une analyse approfondie.

Pour ce qui est du contenu de ma démonstration,  je pense avoir corroboré l’hypothèse selon laquelle Moore aurait exercé une influence sur un certain nombre  d’écrivains de son temps, hypothèse souvent mentionnée dans les articles de littérature mais rarement illustrée : le seul exemple concret que donnent les commentateurs pourtant nombreux est le passage de Howards End où Forster décrit  l’audition de la Cinquième Symphonie de Beethoven dans des termes pratiquement identiques à ceux de Moore dans Principia Ethica.  Je pense avoir identifié précisément le type d’influence exercée sur un Cercle qui fut la postérité artistique du philosophe, et l’économie des divers changements de perspective – ce dont nous reparlerons plus loin. J’ai surtout fait apparaître le contexte dans lequel il faut lire ces auteurs ; les références à la beauté ou à l’intégrité que l’on trouve chez Fry ou Lehmann pourraient se trouver chez tout autre créateur de ce temps. Mais ces mêmes notions ont un « positionnement » particulier, une élémentarité structurale unique qui les distingue de ce qu’en font leurs contemporains. La transparence et l’obstacle chez Strachey, Keynes ou Woolf ne sont pas ce que Starobinski décelait chez J.-J. Rousseau.

Est-ce pour autant la lecture de Principia Ethica qui rend le mieux compte de ces particularismes ? Non ; à preuve, tous ceux qui ont lu Principia Ethica ne sont pas entrés au Bloomsbury Circle, et inversement, deux des membres du Groupe n’ont pas assisté aux cours de Moore. C’est là qu’intervient ce que, par analogie avec Freud, j’ai osé appeler la « Première et la Seconde Topiques ».

Je voudrais par un exemple montrer comment l’interrogation, et la libération, initiées par la révolution éthique qui fut l’œuvre de Moore, ont fondamentalement modifié le contenu de l’expression artistique. Nous pourrions aller plus loin et montrer que l’inspiration éthique de la peinture est le propre du Cercle de Bloomsbury.  Cette inspiration est unique par rapport à ses contemporains ; si l’on compare Nursery Tea de Vanessa Bell et In the Nursery de Helen Allingham (1), on voit que l’écart est énorme, et pourtant le tableau d’Allingham est sans doute le moins éloigné de celui de Bell (à peine vingt ans les séparent : 

-          dans un cas le décor est planté dans une maison bourgeoise sinon aristocratique, la nursery y est une pièce à part entière, décorée comme un salon (voir la cheminée) vaste et somme toute lumineuse ; chez Bell, au contraire, on sent que la nursery est probablement un décrochement  à l’angle d’une cuisine, le mobilier et la décoration sont réduits au minimum utile.

-           Ce qui est le plus frappant, c’est, malgré l’effort louable d’Allingham pour sortir des habituels paysages et autres médiévalismes post-victoriens,  une reconsidération totale du rapport aux enfants, et peut-être de la maternité. Allingham nous dit ce qu’il faut voir dans la scène, elle peint des sentiments convenus donc identifiables ; une douce lumière, les teintes légèrement rouge et bois, font un écrin à l’amour maternel qui semble naître d’un environnement paradigmatique et cumulatif (richesse (et ascendance, voir les discrets portraits de la gentry au mur), confort et réconfort, distinction, érudition (frise mythologique sur la cheminée) disponibilité personnelle (il est onze heures), homely task): l’amour y est l’acmé d’une pluralité de conditions utiles au bonheur (« felicific »).

-          Avec Vanessa Bell, c’est l’exact opposé; toute la situation est réduite à l’essentiel, à savoir ce que Moore appelle « personal affection relationship », en quoi il voyait la seule approximation de l’Idéal offerte à l’existence terrestre ; et si l’on prête attention aux visages, on constate qu’ils n’ont d’autre rôle que d’exprimer la liberté, liberté du peintre bien sûr, qui rompt avec les conventions figuratives ; liberté du « spectateur » qui pourra y « lire » l’émotion de son choix ; une mère frustrée de son autonomie y verra la captation d’un univers féminin (l’état d’esprit de Kramer versus Kramer), un homme qui entre dans la vieillesse se dira « nous touchions le bonheur et nous ne l’avions pas reconnu ». Liberté, donc, et bonheur introuvable, indéfinissable bien, nous sommes dans le droit fil de Principia Ethica, et sans jouer sur les mots, cette fois. 

-          Ce state of mind se retrouve chez Lehmann puisque The Weather in the Streets peut se lire comme le récit d’une désillusion, ou comme une méprise tragique sur le sens de l’amour, ou encore comme un roman d’apprentissage (bildungsroman) somme toute heureux, puisque chacun est parvenu à une plus grande connaissance de soi, et des autres. L’étape suivante de la recherche serait, sur de telles bases, de passer du non-discours pictural (de sa non-démonstrativité) au discours littéraire.

Je voudrais insister, mieux que je n’ai su le faire à l’écrit, sur le fait que cette thèmatique de l’ethos et de l’ithos, de l’éthique et du figuré, n’est pas de l’ordre du jeu verbal ni ne repose sur du syllogisme rapide du style de { s’il n’est pas de jugement sans énonciation,  alors les figures de rhétorique sont encore de l’éthique }. Si je n’avais pas dévié par rapport à mon objectif initial, j’aurais pu montrer, par l’étude des peintres de Bloomsbury, que la réticence, par exemple, est à la fois éthique, rhétorique, et pourtant non-verbale, et que c’est à la fois spécifique à leur œuvre, et à celle de tout le Cercle, y compris l’œuvre littéraire.

La question qui se pose alors est la suivante : qu’à une figure de rhétorique corresponde une position éthique particulière, cela peut s’admettre ; que cette figure se rencontre dans le texte écrit ou dans l’œuvre peint, pourquoi pas ? — Mais, hors la figure, et hors la façon dont le peintre conduit sa vie et qui, on en conviendra, n’est plus d’ordre pictural, qu’entend-on par éthique en peinture ? C’est là qu’il faut en revenir aux Principia Ethica, c’est là que Moore est indispensable.

La teneur de Principia Ethica est la suivante, je dois à Monique Canto-Sperber de me l’avoir condensée en une formule aussi simple : ce que nous dit Moore, c’est que le bien auquel font référence tous nos jugements en matière morale, autrement dit tout le champ de l’éthique, est indéfinissable, mais cela ne porte pas atteinte à la permanence d’un concept du Bien. Je me souviens qu’en entendant cette phrase, j’ai eu l’image de la Caverne de Platon, mais c’était une caverne dont les parois ne recevraient même plus ces reflets de l’éclat du Bien qu’avaient été, jusque là les jugements moraux.

Un tel coup de tonnerre dans le ciel  de Cambridge a profondément modifié la sensibilité britannique, j’ai tenté de le montrer dans ma première partie. Mais, puisqu’il s’agit des peintres, la réaction des artistes a été une double adaptation :

-          Une adaptation à la lettre de Principia Ethica, sous la forme d’un sentiment exacerbé de la liberté, liberté créatrice particulièrement, liberté de conscience, ultérieurement ;

-          Une adaptation à leur lecture de Principia Ethica, sous la forme de ce que j’ai appelé la nostalgie du Bien qui finira par converger avec la nostalgie de l’Idéal.

Dans la période 1903-1914, qui est la véritable période de Bloomsbury au sens historique, le sujet traité est le rapport au Bien, mais visiblement indéfini voire absent, ce bien forme avec le peintre un « estranged couple » pourrait-on dire (ce que seront Olivia et Rollo dans l’œuvre de Lehmann — mon bonheur devenu étranger à moi-même). C’est en ce sens que la peinture est éthique.

*

En ce qui concerne la méthode, il est clair que j’ai fonctionné avec trois analogon :

-un premier analogon emprunté à S. Freud et que j’ai nommé Première topique / Seconde topique, pour distinguer la théorisation mooréenne livrée dans Principia Ethica ; et l’appropriation modifiée, acculturée, de ces principes par le Cercle.

- un second analogon, emprunté à Saussure et Martinet, qui concerne la catégorisation du signifiant en segments appelés phonèmes, et unités supra-segmentales (ton, intonation, accent de phrase), me permettant d’appréhender comment l’inflexion éthique est à la fois un trait pertinent et discriminant et, comme le dit  Moore, indécomposable en unités de sens éthiques.

- un troisième analogon que je commenterai dans quelques instants.

*

                Lorsque j’évalue ce travail, je ne suis que partiellement satisfait, et cette frustration n’est pas dénuée d’une certaine souffrance ; certes, la formule est rapide, mais mon rêve eût été d’inverser les dimensions des livres dont je vous ai infligé la lecture, faisant tenir en soixante-dix pages ma compréhension de ce qui s’est passé à Bloomsbury, et offrant au lecteur la liberté de se reporter en annexe pour y trouver les éclairages souhaités ;  certes la thèse eût perdu en démonstration, elle aurait sans doute été privée de son caractère académique, mais elle aurait été autrement percutante. 

En ce qui concerne le contenu de l’étude, y compris ce qu’il est convenu d’appeler les « micro-analyses » et que j’ai, peut-être à tort, voulu nombreuses,  je ne vois pas ce que je pourrais changer. Ce n’est pas sur ce qui est présent dans la thèse que je me fais des reproches ; c’est plutôt sur ce qui en est absent. Cela concerne surtout deux aspects : l’aspect pictural de l’œuvre de Bloomsbury, et la bibliographie.

Les dimensions hors-normes que prenait le texte du fait des exigences de la démonstration m’ont obligé à beaucoup élaguer ; les développements concernant les réalités socio-économiques, l’argent, la contiguïté de la rentier-culture  et de la misère croissante à partir  de 1919, sont presque devenus des allusions. Pour la même raison, j’ai éliminé tout ce que j’avais écrit sur la production dans le domaine du design et des les beaux-arts. Certes je l’ai fait aussi parce que j’avais conscience de mes limites en matière technique. Cette mutilation était cependant contraire à mon projet initial, et je pense qu’elle déséquilibre le résultat.

Pour en terminer, je voudrais dire combien je regrette d’avoir fait miens des interdits venus d’autres sections, d’autres temps, peut-être ; il en résulte que ma bibliographie ne reflète pas ma recherche : « sauf exception, ne citez que ce que vous avez intégralement lu », « ce que vous avez lu après la rédaction ne doit pas figurer dans la liste », « est-il utile de faire figurer un ouvrage que vous ne citez pas ? » etc.

*

Il me tarde de pouvoir traiter isolément le problème philosophique posé par le couple éthique et littérature, ou l’unité du domaine dit ethics of fiction. Car comment peut-on admettre que le fictionnel interroge l’éthique, que le fictif souligne les limites de l’existentiel conscient, de l’éthique ? N’est-on pas à la lisière du fantasme ? Si l’on n’en reste pas à une thématisation simpliste ‘la littérature comme laboratoire de l’éthique’, on se doit d’envisager les implications de cette définition mutuelle des deux secteurs. On voit qu’il y a là un champ qui est au bord de naître, et pour mieux le cerner, j’ai emprunté un troisième analogon à Moore lui-même.

Dans sa réflexion sur les noms des héros de fiction, Moore rappelle que Mr Pickwick, Oliver Twist, Scrooge,  bien que totalement imaginaires, peuvent revendiquer une existence réelle dans nos esprits, une existence souvent plus réelle que nombre d’êtres de chair et d’os dont le visage se dissipe peu à peu de nos mémoires,  ou dont parfois nous n’avons pas même la moindre image. Mr Pickwick  a des traits, des gestes reconnaissables, un habit, des bras, etc. N’est-ce pas la même troublante réalité que la fictionnalisation va assurer à une conduite qui deviendra pragmatiquement plus centrale dans certains schèmes de pensée que des comportements véritables ? Pour la plupart de nos élèves, la conduite d’un Schindler filmé a plus de réalité que celle de Justes historiques …

Je vous remercie de votre attention.

(1) les tableaux évoqués sont présentés dans l’article suivant.



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