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Une belle âme.

Lorsqu’il écrit “Hearts and Hands”, O. Henry (1862-1910) ne se doute pas que cette nouvelle préfigure la réflexion éthique de la première moitié du XXème siècle. Quoi qu’il en soit, on peut se prendre à rêver au commentaire qu’aurait pu en faire un Nietzsche ou un G.E. Moore – impossible dans le cas du premier puisque la nouvelle est extraite d’un recueil posthume (Waifs And Strays (1917)Dans ce petit bijou de nouvelle, le dernier paragraphe s’ouvre sur un jugement sur lequel l’unanimité des lecteurs ne peut que tomber d’accord : « That marshal’s a good sort of chap. » Aussitôt, la phrase suivante, qui se propose comme une ré-écriture de la première (« Some of these Western fellows are all right. »), fonctionne en fait comme une re-contextualisaton. C’est que celui dont on vient de reconnaître l’indéniable goodness a le mérite de se démarquer de contemporains autrement moins vertueux. Ce sont des gens de l’Ouest, du Wild West, avec tout ce que cela comporte d’excès, de périls, de non-respect des lois et des personnes (« And so now you are one of these dashing Western heroes, and you ride and shoot and go into all kinds of dangers.”) Le vertu est donc hautement improbable dans l’environnement ainsi désigné ; en outre son identification s’accompagne d’une telle erreur qu’elle en devient incertaine. Car si les deux passagers sont d’accord pour dire que cet homme est bon, ni l’un ni l’autre ne désignent la même personne ! (ce que traduit le final « why–Oh! didn’t you catch on?”C’est un peu comme si le message était : ”la bonté est là devant vous, resplendissante », et qu’en même temps on demandait : « qui est bon ? »,  « lequel est bon ? », « qu’est-ce enfin qu’être bon ? ». N’oublions pas que c’est un personnage (le premier témoin de la scène), et non le narrateur ou le lecteur, qui emploie le terme « good ». Allons plus loin : qu’entendent-ils par « goodness » ? On s’aperçoit que, pour l’un des témoins de la conversation, c’est manifestement le fait d’offrir un réconfort à un homme en difficulté (« I can’t deny a petition for tobacco, » he said, lightly. « It’s the one friend of the unfortunate.”); c’est, pour l’autre témoin, le fait, jamais explicité, d’avoir offert à un homme dans l’indignité la possibilité d’échapper à une honte certaine. La phrase qui condense la situation (« Yes, Miss Fairchild, we know each other; but you used to know me as an honest boy, and today I am taken to jail for a crime I have done”), n’est jamais prononcée. En rhétorique, cette figure s’appelle la réticence. Henry laisse au lecteur le soin de découvrir cette pièce manquante. Mais il joint ce récit à ce qu’il décide de publier, car la leçon de scepticisme qu’il donne à chacun dépasse les limites de l’époque : il y a un consensus omnium sur ce qu’est une bonne personne, sur ce qu’est goodness, et le bien-agir, mais nous sommes bien incapables de nous accorder sur celui qui est l’homme bon. G.-E. Moore ne dira-t-il pas, quelques années plus tard, que le Bien est indéfinissable ?   

Clin doeil Preuve supplémentaire que les personnages sont de nature allégorique, le choix des noms ; Miss Fairchild unit le fait qu’elle non plus ‘doesn’t catch it’ (passe à côté du sens de l’histoire, miss), la beauté de son aspect physique (fair), le fait qu’elle est sans préjugé (child). Quant à Mr Easton, son nom dit qu’il n’est pas de l’Ouest (East), autrement dit son caractère essentiel est d’être du même background, du même passé, que Miss Fairchild. Le dernier personnage, enfin, reste sans nom, pusiqu’il a cédé le nom de sa fonction (Mr. Marshal) à Easton, tout comme il lui a laissé la virginité de son âme. 

Ethique et slam.

SLAM 

On parle volontiers de choc esthétique, en revanche l’association « choc éthique » ne semble guère aller de soi. Les arts, roman et cinéma entre autres, semblent  pourtant « programmés pour ce registre. J’ai personnellement connu quelques moments d’exception, dus tantôt à l’un ou l’autre de ces arts, tantôt à la vie quotidienne, que je me souviens avoir vécus comme de  véritables « chocs éthiques ».

L’un de ceux-ci me ramène au jour où, contre mon gré, j’ai, pour la première fois, vu SLAM, le film de Marc Levin (1998) situé dans l’univers carcéral de Washington D.C. Parmi les personnages, Lauren Bell (jouée par Sonja Sohn) est une formatrice en écriture – elle laisse entendre qu’elle a travaillé avec ses stagiaires sur un manuel, mais le seul cours présenté dans le film prend la forme d’une scansion improvisée d’assonances répétitives, assez réussie d’ailleurs. Le spectateur découvre comment les « repris de justice » sont « transcendés » (quel autre mot choisir ?) par le verbe – leur discours résulte, certes,  de la formation dispensée par l’intervenante, mais  il naît avant tout de l’expérience reconquise, clarifiée, de chacun.

Au moment de les quitter (l’état vient de suspendre les crédits alloués à cette expérience) la scène bascule dans l’émotion, alors que naissent de Lauren, personnage jusque-là insignifiant, superficiel, presque, des paroles qui, au fur et à mesure du déploiement de la musique interne de cette jeune femme, élèvent l’âme jusqu’à une très haute expérience du Bien. Sur une infrastructure sonore faite de rimes et de rythmes, syllabiquement calculés et spontanés à la fois, elle en vient  à reconnaître  la bonté que l’on croit gisante en chacun, mais qui, à elle, lui apparaît toujours vivante, y compris en ces âmes chez qui elle est le plus improbable (certains de ces « monsters » reconnaissent avoir tué, être parfois coupables de plusieurs meurtres).

Cette montée musicale, pathétique, vers le sens de l’existence magnifie le personnage dont l’expérience personnelle s’éclaire progressivement ; Lauren pleure leur Mal, en le désignant sans accuser quiconque ni même l’institution ; elle pleure le Mal, et chante la bonté. Sans doute livret-elle ainsi le sens même de la réflexion éthique ; ce qui importe au plus haut point est la reconnaissance de la bonté d’autrui là où elle est le plus improbable. Son message n’est pas éloigné de celui d’un Socrate ou d’un Bouddha – ne cherchons pas en l’homme de volonté du mal. Simultanément, l’hypothèse d’une explication de ce mal par les déterminismes environnants est écartée dès le début, par les détenus eux-mêmes, qui savent mieux que personne ce que leur a coüté ce type de raisonnement.

Les progrès de la technologie mettent cette scène à votre disposition ; il suffit de confier à votre  navigateur l’adresse URL suivante : http://www.youtube.com/watch?v=Xojz0b7mIak 

Libre et distincte

SHANG JINGLAN (1596-1651) nous propose un sentiment d’une grande rareté: une veuve adresse à son mari défunt un poème pour réconforter. N’est-ce pas habituellement aux disparus que l’on implore de faire un signe qui allègerait le chagrin de ceux qui demeurent ici-bas ?
L’époux de Shang Jinglan connut huit ans de disgrâce avant de décèder; elle veut donc lui rendre ce chagrin supportable.

Tu m’as quittée, mais ton nom est immortel
Triste, je resterai toujours fidèle
Tu t’es sacrifié pour tes principes
Je continue de donner mon amour à nos enfants
Ta disgrâce appartient au passé
Maintenant, on élève une stèle à ta mémoire
Désormais, toi mort et moi vivante
Nous suivrons deux chemins différents
Mais ton intégrité et ma fidélité se nourriront toujours l’une de l’autre
   
[Nous devons cette découverte à Shi Bo: A Celui Qui Voyageait Loin, Paris, Editns Alternatives, 2000, p 76]

Cueillir la branche en fleurs …

Soit l’exemple suivant, tiré du recueil de Shi Bo (A Celui Qui Voyageait Loin, Paris, ed. Alternatives, 2000) :

« Ne regrette pas les vêtements cousus au fil d’or

Il faut chérir la jeunesse éphémère

N’hésite pas à cueillir la branche en fleurs

Il sera trop tard lorsqu’elle sera fanée » (Du Quioniang)

Si « Carpe Diem » est un impératif, le « ne regrette pas … », le « n’hésite pas … », le « il faut … » voire « il sera trop tard » sont eux aussi tournés vers l’avenir ; il n’y a pas de jugement, même implicite, une injonction pour chaque sujet à ne pas s’arrêter à sa situation particulière et à généralement jouir sans délai des fruits de la vie avant que ceux-ci ne soient devenus amers. Il ne s’agit pas non plus de placer cette recommandation sur un arrière-plan civilisateur ou d’organisation sociale, c’est dire « devant toi, ne choisis pas de nuire à ta vie ». Peut-être y verra-t-on une maxime du bonheur – il n’est pas sûr que ce soit l’intention première de cette lointaine parole.


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