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SUR UNE LETTRE A LUCILIUS.

Tu me demandes pourquoi on peut encore s’intéresser à une lettre de Sénèque, en l’occurrence la première Lettre à Lucilius.

  1. Je te dirai en réponse que premier élément remarquable, et dont personnellement je m’étonne qu’elle soit si proche de nous vint siècles après, c’est l’attitude que prend l’auteur. On y trouve un appel à la revendication (« vindica tibi te ») de quelque chose (note que lorsqu’on lit ces mots, on ne sait pas encore de quoi il s’agit); c’est un peu comme si l’auteur faisait référence à un bien dont son interlocuteur se ferait peu à peu déposséder. En outre, « vindica » nous orienterait vers ce qu’on appelle en anglais « a vindication » ; ce début de lettre est une apologie, une justification : Sénèque défend, au sens propre,  son ami contre ceux qui le volent ; il en fait l’apologie.
  2. Ensuite, à mesure qu’on entre dans le sujet même de la lettre, il ne s’agit plus seulement de défendre, mais de conseiller  ; Sénèque adopte une posture éthique et traite de la vie heureuse (« de vita beata ») : voilà, cher ami, quelques préceptes pour conduire ta vie vers le bonheur : en premier, défends-toi contre ceux qui se donnent un  droit sur ton temps ; ce précepte (a) sera suivi d’autres.
  3. Il y a un troisième élément marquant pour un philosophe d’aujourd’hui : c’est le jeu sur le double sens de « tempus ». On entend bien, en effet, la nuance entre « collige tempus », et « quaedam tempora nobis eripiuntur ».  Nuance car, d’une part, le temps lui apparaît comme totalité, d’autre part, le temps est pluriel ; or c’est sous cet aspect que le temps peut être dérobé (« eripiuntur ») ou se perdre (« jactura »).

Après le temps pluriel, il reste la question du temps singulier — et c’est lui qui constitue la base de l’idéal éthique de Sénèque : parvenir à ce que ces deux figures que sont mon temps et ma vie se superposent le plus parfaitement, parvenir à leur identité (précepte b). Conceptuelle ? Pratique ? Ecoutons-le.

Demandons-nous d’abord, recommande le sage, pourquoi il est si difficile, et donc si rare, d’atteindre l’objectif qui vient d’être évoqué.  La raison en est qu’il y a un problème qui fait obstacle à l’épanouissement d’une vie heureuse – une occultation qui vient faire écran à la perception du bonheur vrai. Ce problème, c’est notre ignorance totale de la valeur du temps (« pretium temporis »). Il faut donc restituer le temps dans sa valeur (précepte c). Et ce qui rétablit son juste prix, c’est précisément de comprendre que le temps est la synthèse permanente, continuelle, de la vie et de la mort : le temps (1) est la mesure de notre vie, et (2) il est, à chaque instant, une prise de possession de  celle-ci par la mort. D’où la figure de la mainmise (« injicere manum »).

Chacun a pu noter, au passage, le détour par la philosophie épicurienne : comme le sage de Samos, Sénèque rappelle que très peu de choses, très peu de notre existence, dépendent de nous ; à l’inverse, toutes dépendent d’autre que nous (« Omnia aliena »). Or parmi les premières, il faut, paradoxalement, inclure le temps. Il y a donc obligation pour tous d’en redevenir possesseurs ; de là vient ce devoir pour chacun (précepte d) d’organiser sa vie pour qu’elle soit sa vie propre et non celle que vous laisse votre clientèle, votre voisinage, vos relations d’amitié ou de travail.

On comprend dès lors l’assimilation du temps à une possession, et même à l’unique possession de tout homme quel qu’il soit : bien sûr qu’ainsi compris, il constitue le bien unique de chacun. Sénèque le dit par l’usage du possessif (« nostrum »), et par la réflexion sur l’offrande. Car, dit-il, le don du temps est le seul dont on est redevable sans que l’on puisse jamais s’acquitter de sa dette : qui remercier d’un tel … présent ?



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