Au café du commerce

                                                               Au café du commerce.

Olivier « Je me demande vraiment pourquoi les députés doivent écrire l’histoire, dit Olivier, au café du commerce.  

F ranck — Et moi je me demande pourquoi c’est aux députés d’écrire l’histoire …

Ol — … C’est pareil …

F — … Mais non, ce n’est pas la même chose, insiste Franck ;

Jacques — Tu peux expliquer ?, demande Jacques, c’est un peu trop subtil pour moi.

F — Simple ! Olivier pense que nos élus ont mieux à faire que de se saisir des problèmes d’interprétation historique.  

Ol — C’est un peu ça.

F — Et moi, je dis que c’est questions-là ne sont pas du ressort des Parlementaires.

J — D’accord, Franck, mais en l’occurrence il ne s’agit pas de débattre d’un fait avéré;  le débat porte sur les conséquences de ce fait en termes de légalité. » Jacques explique ensuite que le génocide arménien  est une triste réalité sur laquelle on ne reviendra plus, n’en déplaise à quelques rares affidés d’une cause ottomane déjà tombée en désuétude. « Le sens du vote, c’est la pénalisation de toute tentative de négation, sur le sol français, de cet évènement …

Ol — … C’est-à-dire de son caractère génocidaire, interrompt Olivier. Si un député représente des électeurs qui doutent de ce caractère, il doit donc voter contre, dé-pénaliser, en quelque sorte, non ? 

J — En son âme et conscience, oui, en espérant que s’il se prononce de la sorte, ce n’est pas en raison d’autres considérations ou intérêts, conclut Jacques. 

F — On pourrait, dit Franck, soulever ce problème pour n’importe quel événement historique …

J — N’importe quel ? ! s’exclame Jacques. C’est un peu exagéré, tu ne trouves pas ?

F — Je l’admets, mais enfin le massacre des Indiens d’Amérique d’abord par les conquistadores, puis par l’armée des Etats-Unis, l’hécatombe des contre-révolutionnaires de l’Ouest, les multiples exactions lors des guerres coloniales, l’anéantissement des républicains espagnols, le Goulag, cela on aurait le droit de le nier, sans crainte ?

J — Cette disposition qui semble te gêner concerne déjà la Shoah, et la Traite et l’esclavage des Noirs, dit Jacques.

F — Ce qui me gêne, comme tu dis, c’est qu’il y aura toujours une omission, ne serait-ce que pour des raisons de culture ou de géographie. Tiens, le massacre de Nankin, on peut le nier légalement, celui-là. Tu sais comment on appelait il y a quarante ans l’événement dont tu parles ? – « le génocide  oublié ». Eh bien, j’ai peur qu’on en oublie beaucoup désormais.

Il y eut une longue pause. Olivier s’interrogeait sur la notion de mémoire.

Ol « Il y a des moments de l’Histoire où l’humble citoyen se dit spontanément « il faut garder tout cela dans nos mémoires » ; tu as lu le Rapport Brodeck, non ? Et dans d’autres cas, ce sont les gouvernants qui demandent de ne pas oublier. Il est rare que les deux demandes surviennent dans les mêmes circonstances, je crois que tout est là. »

 … Après la Shoah, du plus petit au plus puissant, tout homme voulait que le crime fût gravé. Mais en ce qui concerne la déportation massive d’Africains vers le sol américain, il a fallu beaucoup plus de temps ; le choc a été en quelque sorte rétrospectif – peut-être faudra-t-il remercier les écrivains pour cette prise de conscience tardive. Et dans le drame qui nous occupe, il semble que ce soit la parole des petits- et arrière-petits-enfants des survivants qui ait fait croître l’indignation ; mais la demande de reconnaissance d’un génocide m’a paru assez loin d’être immédiate, et plutôt venir d’en haut.

Ol « La mémoire est ce qu’il y a de plus incontrôlable et en même temps de plus discipliné ; certains souvenirs non désirés ne s’effacent jamais, dont on voudrait tant qu’ils disparaissent. A l’inverse,  on peut retenir des livres entiers à force de volonté. » 

J « Au fond des choses, c’est à la définition même de l’homme que l’on touche : quel homme allez-vous être ? Celui qui nie le caractère systématique de l’éradication de tout trace humaine, qu’elle soit arménienne, juive, tibétaine… sur un sol donné ? Serez-vous cet homme-là ? Ton frère arménien ou juif te demande de reconnaître sa douleur en ce qu’elle a d’unique – c’est à peu près la seule chose que tu puisses faire pour lui ou pour les victimes

F — Mais ça n’a rien à voir ! Je ne te permets pas de douter de ma compassion. Et j’ai vu parmi les opposants à la nouvelle loi des personnes qui se sont beaucoup investies dans le soutien aux descendants de victimes.

J — Il y a des moments, je le répète, où la compassion ne se suffit pas à elle-même.

F — Des millions d’Européens sont morts lors de la Première Guerre Mondiale ; si un imbécile se met à nier cette boucherie, en disant qu’il n’y a jamais eu de combats entre 1914 et 1918, tu le laisseras dire et tu n’éprouveras pas le besoin de l’attaquer en justice ?

F — Primo, je ne le laisserai pas dire ; secundo, suite, je serai bien forcé de me conformer à la loi. A partir d’août 1914, dans les deux camps, on a demandé aux soldats de vaincre, c’était une guerre ; en 1925, le pouvoir turc a imposé à ses soldats d’éliminer jusqu’au dernier tout arménien, il ne s’agit pas de guerre, mais d’éradication : et il est utile à la conscience de tous les hommes que, de génération en génération, on préserve par la loi le fait que ce désastre est irréductible à une guerre. La guerre est prévue par le Droit des hommes ; c’est triste, mais c’est ainsi, ce n’est pas moi qui ai fait les lois.

Ol — Raison de plus pour signaler aux mémoires futures ce qui a fait exception.

J — Alors je vous pose ma question une fois encore : nous avons, émanant de nos frères,  une demande en reconnaissance de ce que leur drame a d’unique ; vous accepterez-vous comme l’homme qui  la rejette ? Avez-vous donc tant besoin pour être de réduire à l’ordinaire de la guerre toutes les haines de l’homme pour l’homme ?

F — Je dis, moi, qu’il n’y aura jamais de liste close, et que ce sera de plus en plus une criminalisation jugée préférentielle, à l’opposé, donc, de l’universalité recherchée.

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