• Accueil
  • > Archives pour février 2011

Archives pour février 2011

Une belle âme.

Lorsqu’il écrit “Hearts and Hands”, O. Henry (1862-1910) ne se doute pas que cette nouvelle préfigure la réflexion éthique de la première moitié du XXème siècle. Quoi qu’il en soit, on peut se prendre à rêver au commentaire qu’aurait pu en faire un Nietzsche ou un G.E. Moore – impossible dans le cas du premier puisque la nouvelle est extraite d’un recueil posthume (Waifs And Strays (1917)Dans ce petit bijou de nouvelle, le dernier paragraphe s’ouvre sur un jugement sur lequel l’unanimité des lecteurs ne peut que tomber d’accord : « That marshal’s a good sort of chap. » Aussitôt, la phrase suivante, qui se propose comme une ré-écriture de la première (« Some of these Western fellows are all right. »), fonctionne en fait comme une re-contextualisaton. C’est que celui dont on vient de reconnaître l’indéniable goodness a le mérite de se démarquer de contemporains autrement moins vertueux. Ce sont des gens de l’Ouest, du Wild West, avec tout ce que cela comporte d’excès, de périls, de non-respect des lois et des personnes (« And so now you are one of these dashing Western heroes, and you ride and shoot and go into all kinds of dangers.”) Le vertu est donc hautement improbable dans l’environnement ainsi désigné ; en outre son identification s’accompagne d’une telle erreur qu’elle en devient incertaine. Car si les deux passagers sont d’accord pour dire que cet homme est bon, ni l’un ni l’autre ne désignent la même personne ! (ce que traduit le final « why–Oh! didn’t you catch on?”C’est un peu comme si le message était : ”la bonté est là devant vous, resplendissante », et qu’en même temps on demandait : « qui est bon ? »,  « lequel est bon ? », « qu’est-ce enfin qu’être bon ? ». N’oublions pas que c’est un personnage (le premier témoin de la scène), et non le narrateur ou le lecteur, qui emploie le terme « good ». Allons plus loin : qu’entendent-ils par « goodness » ? On s’aperçoit que, pour l’un des témoins de la conversation, c’est manifestement le fait d’offrir un réconfort à un homme en difficulté (« I can’t deny a petition for tobacco, » he said, lightly. « It’s the one friend of the unfortunate.”); c’est, pour l’autre témoin, le fait, jamais explicité, d’avoir offert à un homme dans l’indignité la possibilité d’échapper à une honte certaine. La phrase qui condense la situation (« Yes, Miss Fairchild, we know each other; but you used to know me as an honest boy, and today I am taken to jail for a crime I have done”), n’est jamais prononcée. En rhétorique, cette figure s’appelle la réticence. Henry laisse au lecteur le soin de découvrir cette pièce manquante. Mais il joint ce récit à ce qu’il décide de publier, car la leçon de scepticisme qu’il donne à chacun dépasse les limites de l’époque : il y a un consensus omnium sur ce qu’est une bonne personne, sur ce qu’est goodness, et le bien-agir, mais nous sommes bien incapables de nous accorder sur celui qui est l’homme bon. G.-E. Moore ne dira-t-il pas, quelques années plus tard, que le Bien est indéfinissable ?   

Clin doeil Preuve supplémentaire que les personnages sont de nature allégorique, le choix des noms ; Miss Fairchild unit le fait qu’elle non plus ‘doesn’t catch it’ (passe à côté du sens de l’histoire, miss), la beauté de son aspect physique (fair), le fait qu’elle est sans préjugé (child). Quant à Mr Easton, son nom dit qu’il n’est pas de l’Ouest (East), autrement dit son caractère essentiel est d’être du même background, du même passé, que Miss Fairchild. Le dernier personnage, enfin, reste sans nom, pusiqu’il a cédé le nom de sa fonction (Mr. Marshal) à Easton, tout comme il lui a laissé la virginité de son âme. 



La demoiselle et sa plume |
Au p'tit livre |
fanfala |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | ma vie a moi
| Français sans fautes
| le livre du loup