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Thèse M. Gouverneur / discours soutenance / G.E. Moore / Bloomsbury Circle / ethics / fiction

Monsieur le Président,

Madame et Messieurs les membres du jury,

Mesdames et Messieurs,

La thèse que j’ai l’honneur de présenter devant vous fait suite à d’un parcours semé d’embûches, mais elle est aussi le fruit d’un long travail, et d’un entêtement dans le bonheur qui, comme il est vrai de toute délivrance, ne me laissera pas sans nostalgie. Disons, pour parler comme Moore, que ce travail, au sens noble du terme, aura été « felicific ».

Je voudrais que l’on comprenne que c’est là ma première satisfaction, peut-être la seule. C’est sans doute le moment de demander au jury de pardonner l’abondance de la matière écrite dont, croyez le bien, je ne retire aucune fierté.

*

Ma thèse est née d’une mission de traduction que m’avait confiée les Presses Universitaires de France, et qui portait sur une toute nouvelle édition de Principia Ethica de George Edward Moore, augmentée de quelques inédits.  Des professeurs de l’Université d’Angers qui supervisaient les vacations que j’y assurais m’ont plusieurs fois conseillé de commencer une thèse, et Madame le Professeur Jeanne DEVOIZE, alors chef de section d’Anglais et doyenne de l’U.F.R. de Lettres-Langues a bien voulu m’aider à définir un sujet qui associerait une réflexion sur l’éthique et une interrogation sur de possibles limites en littérature.

Etant donné que, pour des raisons familiales, il était exclu de réduire mon temps de travail professionnel, nous avons opté pour un calendrier assez souple, et pour un cahier des charges assez strict ; par exemple, je devais m’abstenir de proposer des articles aux revues, de commencer une autre traduction, ou d’intervenir en colloque. Je suis ainsi devenu Michel  Nobody, en quelque sorte !

J’ai donc organisé mes recherches initiales et postérieures selon un schéma peut=être atypique mais sans avoir jamais connu l’isolement. J’ai été accueilli dans un certain nombre d’institutions Bibliothèques Universitaires (Angers, et Nantes), National Library (Londres), Tate Gallery Library (Londres), New York State University Library (Albany, NY), des laboratoires de recherche (CAPHI à Nantes, CURAPP à Amiens), et bien sûr l’Ecole Doctorale d’Amiens dont je n’oublierai jamais l’accueil, la disponibilité, l’extrême gentillesse de tous. Et en tant que professeur de lycée souvent frustré des conférences universitaires, je voudrais ajouter l’apport d’un outil inattendu, la chaîne France-Culture. 

J’ai également rencontré des spécialistes très divers, mais qui ont, à leur manière et par leur questionnement, contribué éclairé ma recherche. Historiquement, je dois commencer par Madame Monique CANTO-SPERBER, M. Thomas BALDWIN, M. Jean-Pierre JUHEL, auteur d’une thèse sur Rosamond Lehmann, Carmen CALLIL (éditrice des Virago Press), Philippe BECK, auteur d’une thèse sur la philosophie de Coleridge, François SCHMITZ, alors directeur du CAPHI, sans qui je serais incapable de lire Wittgenstein, Professeur Marie-José CODACCIONI, Gillian TINDALL, biographe de Lehmann ; je voudrais également citer les professeurs Pierre NORDON et Catherine CLEMENT pour leurs précieux conseils épistolaires ou téléphoniques. Je voudrais terminer bien sûr par le Professeur Sandra LAUGIER, que je connaissais au travers d’articles avant de lui demander de reprendre ma thèse. 

*

Au tournant du XXème siècle à King’s College de Cambridge un philologue trentenaire devenu philosophe, et élève du Professeur Sidgwick, publie un ouvrage qu’il intitule Principia Ethica, et qui va révolutionner l’éthique en lui retirant ce qui jusque-là avait constitué sa clé de voûte : la validité épistémologique de la référence au Bien. Le hasard veut que l’on dénombre parmi ses étudiants certains des plus beaux esprits  de la future intelligentsia anglaise : Lytton Strachey, E.M. Forster, J.M. Keynes, R. Fry, Clive Bell, Leonard Woolf. Or quelques années plus tard, les mêmes noms se retrouvent associés dans un groupe d’intellectuels et d’artistes, le Bloomsbury Circle, puis dans un double événement artistique (The Post-Impressionist Exhibitions I & II) – sans parler du rôle que joueront ces mêmes personnes dans l’opposition à la Première Guerre mondiale, où la plupart seront conscientious objectors. Pour nombre de spécialistes de l’histoire intellectuelle du Royaume-Uni, la tentation a été grande de faire de ces personnalités hors du commun les enfants de Principia Ethica. Mais cette influence, souvent mentionnée, méritait une analyse approfondie.

Pour ce qui est du contenu de ma démonstration,  je pense avoir corroboré l’hypothèse selon laquelle Moore aurait exercé une influence sur un certain nombre  d’écrivains de son temps, hypothèse souvent mentionnée dans les articles de littérature mais rarement illustrée : le seul exemple concret que donnent les commentateurs pourtant nombreux est le passage de Howards End où Forster décrit  l’audition de la Cinquième Symphonie de Beethoven dans des termes pratiquement identiques à ceux de Moore dans Principia Ethica.  Je pense avoir identifié précisément le type d’influence exercée sur un Cercle qui fut la postérité artistique du philosophe, et l’économie des divers changements de perspective – ce dont nous reparlerons plus loin. J’ai surtout fait apparaître le contexte dans lequel il faut lire ces auteurs ; les références à la beauté ou à l’intégrité que l’on trouve chez Fry ou Lehmann pourraient se trouver chez tout autre créateur de ce temps. Mais ces mêmes notions ont un « positionnement » particulier, une élémentarité structurale unique qui les distingue de ce qu’en font leurs contemporains. La transparence et l’obstacle chez Strachey, Keynes ou Woolf ne sont pas ce que Starobinski décelait chez J.-J. Rousseau.

Est-ce pour autant la lecture de Principia Ethica qui rend le mieux compte de ces particularismes ? Non ; à preuve, tous ceux qui ont lu Principia Ethica ne sont pas entrés au Bloomsbury Circle, et inversement, deux des membres du Groupe n’ont pas assisté aux cours de Moore. C’est là qu’intervient ce que, par analogie avec Freud, j’ai osé appeler la « Première et la Seconde Topiques ».

Je voudrais par un exemple montrer comment l’interrogation, et la libération, initiées par la révolution éthique qui fut l’œuvre de Moore, ont fondamentalement modifié le contenu de l’expression artistique. Nous pourrions aller plus loin et montrer que l’inspiration éthique de la peinture est le propre du Cercle de Bloomsbury.  Cette inspiration est unique par rapport à ses contemporains ; si l’on compare Nursery Tea de Vanessa Bell et In the Nursery de Helen Allingham (1), on voit que l’écart est énorme, et pourtant le tableau d’Allingham est sans doute le moins éloigné de celui de Bell (à peine vingt ans les séparent : 

-          dans un cas le décor est planté dans une maison bourgeoise sinon aristocratique, la nursery y est une pièce à part entière, décorée comme un salon (voir la cheminée) vaste et somme toute lumineuse ; chez Bell, au contraire, on sent que la nursery est probablement un décrochement  à l’angle d’une cuisine, le mobilier et la décoration sont réduits au minimum utile.

-           Ce qui est le plus frappant, c’est, malgré l’effort louable d’Allingham pour sortir des habituels paysages et autres médiévalismes post-victoriens,  une reconsidération totale du rapport aux enfants, et peut-être de la maternité. Allingham nous dit ce qu’il faut voir dans la scène, elle peint des sentiments convenus donc identifiables ; une douce lumière, les teintes légèrement rouge et bois, font un écrin à l’amour maternel qui semble naître d’un environnement paradigmatique et cumulatif (richesse (et ascendance, voir les discrets portraits de la gentry au mur), confort et réconfort, distinction, érudition (frise mythologique sur la cheminée) disponibilité personnelle (il est onze heures), homely task): l’amour y est l’acmé d’une pluralité de conditions utiles au bonheur (« felicific »).

-          Avec Vanessa Bell, c’est l’exact opposé; toute la situation est réduite à l’essentiel, à savoir ce que Moore appelle « personal affection relationship », en quoi il voyait la seule approximation de l’Idéal offerte à l’existence terrestre ; et si l’on prête attention aux visages, on constate qu’ils n’ont d’autre rôle que d’exprimer la liberté, liberté du peintre bien sûr, qui rompt avec les conventions figuratives ; liberté du « spectateur » qui pourra y « lire » l’émotion de son choix ; une mère frustrée de son autonomie y verra la captation d’un univers féminin (l’état d’esprit de Kramer versus Kramer), un homme qui entre dans la vieillesse se dira « nous touchions le bonheur et nous ne l’avions pas reconnu ». Liberté, donc, et bonheur introuvable, indéfinissable bien, nous sommes dans le droit fil de Principia Ethica, et sans jouer sur les mots, cette fois. 

-          Ce state of mind se retrouve chez Lehmann puisque The Weather in the Streets peut se lire comme le récit d’une désillusion, ou comme une méprise tragique sur le sens de l’amour, ou encore comme un roman d’apprentissage (bildungsroman) somme toute heureux, puisque chacun est parvenu à une plus grande connaissance de soi, et des autres. L’étape suivante de la recherche serait, sur de telles bases, de passer du non-discours pictural (de sa non-démonstrativité) au discours littéraire.

Je voudrais insister, mieux que je n’ai su le faire à l’écrit, sur le fait que cette thèmatique de l’ethos et de l’ithos, de l’éthique et du figuré, n’est pas de l’ordre du jeu verbal ni ne repose sur du syllogisme rapide du style de { s’il n’est pas de jugement sans énonciation,  alors les figures de rhétorique sont encore de l’éthique }. Si je n’avais pas dévié par rapport à mon objectif initial, j’aurais pu montrer, par l’étude des peintres de Bloomsbury, que la réticence, par exemple, est à la fois éthique, rhétorique, et pourtant non-verbale, et que c’est à la fois spécifique à leur œuvre, et à celle de tout le Cercle, y compris l’œuvre littéraire.

La question qui se pose alors est la suivante : qu’à une figure de rhétorique corresponde une position éthique particulière, cela peut s’admettre ; que cette figure se rencontre dans le texte écrit ou dans l’œuvre peint, pourquoi pas ? — Mais, hors la figure, et hors la façon dont le peintre conduit sa vie et qui, on en conviendra, n’est plus d’ordre pictural, qu’entend-on par éthique en peinture ? C’est là qu’il faut en revenir aux Principia Ethica, c’est là que Moore est indispensable.

La teneur de Principia Ethica est la suivante, je dois à Monique Canto-Sperber de me l’avoir condensée en une formule aussi simple : ce que nous dit Moore, c’est que le bien auquel font référence tous nos jugements en matière morale, autrement dit tout le champ de l’éthique, est indéfinissable, mais cela ne porte pas atteinte à la permanence d’un concept du Bien. Je me souviens qu’en entendant cette phrase, j’ai eu l’image de la Caverne de Platon, mais c’était une caverne dont les parois ne recevraient même plus ces reflets de l’éclat du Bien qu’avaient été, jusque là les jugements moraux.

Un tel coup de tonnerre dans le ciel  de Cambridge a profondément modifié la sensibilité britannique, j’ai tenté de le montrer dans ma première partie. Mais, puisqu’il s’agit des peintres, la réaction des artistes a été une double adaptation :

-          Une adaptation à la lettre de Principia Ethica, sous la forme d’un sentiment exacerbé de la liberté, liberté créatrice particulièrement, liberté de conscience, ultérieurement ;

-          Une adaptation à leur lecture de Principia Ethica, sous la forme de ce que j’ai appelé la nostalgie du Bien qui finira par converger avec la nostalgie de l’Idéal.

Dans la période 1903-1914, qui est la véritable période de Bloomsbury au sens historique, le sujet traité est le rapport au Bien, mais visiblement indéfini voire absent, ce bien forme avec le peintre un « estranged couple » pourrait-on dire (ce que seront Olivia et Rollo dans l’œuvre de Lehmann — mon bonheur devenu étranger à moi-même). C’est en ce sens que la peinture est éthique.

*

En ce qui concerne la méthode, il est clair que j’ai fonctionné avec trois analogon :

-un premier analogon emprunté à S. Freud et que j’ai nommé Première topique / Seconde topique, pour distinguer la théorisation mooréenne livrée dans Principia Ethica ; et l’appropriation modifiée, acculturée, de ces principes par le Cercle.

- un second analogon, emprunté à Saussure et Martinet, qui concerne la catégorisation du signifiant en segments appelés phonèmes, et unités supra-segmentales (ton, intonation, accent de phrase), me permettant d’appréhender comment l’inflexion éthique est à la fois un trait pertinent et discriminant et, comme le dit  Moore, indécomposable en unités de sens éthiques.

- un troisième analogon que je commenterai dans quelques instants.

*

                Lorsque j’évalue ce travail, je ne suis que partiellement satisfait, et cette frustration n’est pas dénuée d’une certaine souffrance ; certes, la formule est rapide, mais mon rêve eût été d’inverser les dimensions des livres dont je vous ai infligé la lecture, faisant tenir en soixante-dix pages ma compréhension de ce qui s’est passé à Bloomsbury, et offrant au lecteur la liberté de se reporter en annexe pour y trouver les éclairages souhaités ;  certes la thèse eût perdu en démonstration, elle aurait sans doute été privée de son caractère académique, mais elle aurait été autrement percutante. 

En ce qui concerne le contenu de l’étude, y compris ce qu’il est convenu d’appeler les « micro-analyses » et que j’ai, peut-être à tort, voulu nombreuses,  je ne vois pas ce que je pourrais changer. Ce n’est pas sur ce qui est présent dans la thèse que je me fais des reproches ; c’est plutôt sur ce qui en est absent. Cela concerne surtout deux aspects : l’aspect pictural de l’œuvre de Bloomsbury, et la bibliographie.

Les dimensions hors-normes que prenait le texte du fait des exigences de la démonstration m’ont obligé à beaucoup élaguer ; les développements concernant les réalités socio-économiques, l’argent, la contiguïté de la rentier-culture  et de la misère croissante à partir  de 1919, sont presque devenus des allusions. Pour la même raison, j’ai éliminé tout ce que j’avais écrit sur la production dans le domaine du design et des les beaux-arts. Certes je l’ai fait aussi parce que j’avais conscience de mes limites en matière technique. Cette mutilation était cependant contraire à mon projet initial, et je pense qu’elle déséquilibre le résultat.

Pour en terminer, je voudrais dire combien je regrette d’avoir fait miens des interdits venus d’autres sections, d’autres temps, peut-être ; il en résulte que ma bibliographie ne reflète pas ma recherche : « sauf exception, ne citez que ce que vous avez intégralement lu », « ce que vous avez lu après la rédaction ne doit pas figurer dans la liste », « est-il utile de faire figurer un ouvrage que vous ne citez pas ? » etc.

*

Il me tarde de pouvoir traiter isolément le problème philosophique posé par le couple éthique et littérature, ou l’unité du domaine dit ethics of fiction. Car comment peut-on admettre que le fictionnel interroge l’éthique, que le fictif souligne les limites de l’existentiel conscient, de l’éthique ? N’est-on pas à la lisière du fantasme ? Si l’on n’en reste pas à une thématisation simpliste ‘la littérature comme laboratoire de l’éthique’, on se doit d’envisager les implications de cette définition mutuelle des deux secteurs. On voit qu’il y a là un champ qui est au bord de naître, et pour mieux le cerner, j’ai emprunté un troisième analogon à Moore lui-même.

Dans sa réflexion sur les noms des héros de fiction, Moore rappelle que Mr Pickwick, Oliver Twist, Scrooge,  bien que totalement imaginaires, peuvent revendiquer une existence réelle dans nos esprits, une existence souvent plus réelle que nombre d’êtres de chair et d’os dont le visage se dissipe peu à peu de nos mémoires,  ou dont parfois nous n’avons pas même la moindre image. Mr Pickwick  a des traits, des gestes reconnaissables, un habit, des bras, etc. N’est-ce pas la même troublante réalité que la fictionnalisation va assurer à une conduite qui deviendra pragmatiquement plus centrale dans certains schèmes de pensée que des comportements véritables ? Pour la plupart de nos élèves, la conduite d’un Schindler filmé a plus de réalité que celle de Justes historiques …

Je vous remercie de votre attention.

(1) les tableaux évoqués sont présentés dans l’article suivant.

1 commentaire à “Thèse M. Gouverneur / discours soutenance / G.E. Moore / Bloomsbury Circle / ethics / fiction”


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