SUR UNE LETTRE A LUCILIUS.

Tu me demandes pourquoi on peut encore s’intéresser à une lettre de Sénèque, en l’occurrence la première Lettre à Lucilius.

  1. Je te dirai en réponse que premier élément remarquable, et dont personnellement je m’étonne qu’elle soit si proche de nous vint siècles après, c’est l’attitude que prend l’auteur. On y trouve un appel à la revendication (« vindica tibi te ») de quelque chose (note que lorsqu’on lit ces mots, on ne sait pas encore de quoi il s’agit); c’est un peu comme si l’auteur faisait référence à un bien dont son interlocuteur se ferait peu à peu déposséder. En outre, « vindica » nous orienterait vers ce qu’on appelle en anglais « a vindication » ; ce début de lettre est une apologie, une justification : Sénèque défend, au sens propre,  son ami contre ceux qui le volent ; il en fait l’apologie.
  2. Ensuite, à mesure qu’on entre dans le sujet même de la lettre, il ne s’agit plus seulement de défendre, mais de conseiller  ; Sénèque adopte une posture éthique et traite de la vie heureuse (« de vita beata ») : voilà, cher ami, quelques préceptes pour conduire ta vie vers le bonheur : en premier, défends-toi contre ceux qui se donnent un  droit sur ton temps ; ce précepte (a) sera suivi d’autres.
  3. Il y a un troisième élément marquant pour un philosophe d’aujourd’hui : c’est le jeu sur le double sens de « tempus ». On entend bien, en effet, la nuance entre « collige tempus », et « quaedam tempora nobis eripiuntur ».  Nuance car, d’une part, le temps lui apparaît comme totalité, d’autre part, le temps est pluriel ; or c’est sous cet aspect que le temps peut être dérobé (« eripiuntur ») ou se perdre (« jactura »).

Après le temps pluriel, il reste la question du temps singulier — et c’est lui qui constitue la base de l’idéal éthique de Sénèque : parvenir à ce que ces deux figures que sont mon temps et ma vie se superposent le plus parfaitement, parvenir à leur identité (précepte b). Conceptuelle ? Pratique ? Ecoutons-le.

Demandons-nous d’abord, recommande le sage, pourquoi il est si difficile, et donc si rare, d’atteindre l’objectif qui vient d’être évoqué.  La raison en est qu’il y a un problème qui fait obstacle à l’épanouissement d’une vie heureuse – une occultation qui vient faire écran à la perception du bonheur vrai. Ce problème, c’est notre ignorance totale de la valeur du temps (« pretium temporis »). Il faut donc restituer le temps dans sa valeur (précepte c). Et ce qui rétablit son juste prix, c’est précisément de comprendre que le temps est la synthèse permanente, continuelle, de la vie et de la mort : le temps (1) est la mesure de notre vie, et (2) il est, à chaque instant, une prise de possession de  celle-ci par la mort. D’où la figure de la mainmise (« injicere manum »).

Chacun a pu noter, au passage, le détour par la philosophie épicurienne : comme le sage de Samos, Sénèque rappelle que très peu de choses, très peu de notre existence, dépendent de nous ; à l’inverse, toutes dépendent d’autre que nous (« Omnia aliena »). Or parmi les premières, il faut, paradoxalement, inclure le temps. Il y a donc obligation pour tous d’en redevenir possesseurs ; de là vient ce devoir pour chacun (précepte d) d’organiser sa vie pour qu’elle soit sa vie propre et non celle que vous laisse votre clientèle, votre voisinage, vos relations d’amitié ou de travail.

On comprend dès lors l’assimilation du temps à une possession, et même à l’unique possession de tout homme quel qu’il soit : bien sûr qu’ainsi compris, il constitue le bien unique de chacun. Sénèque le dit par l’usage du possessif (« nostrum »), et par la réflexion sur l’offrande. Car, dit-il, le don du temps est le seul dont on est redevable sans que l’on puisse jamais s’acquitter de sa dette : qui remercier d’un tel … présent ?

>> Nouvel article dans le blog du « Magazine littéraire » (avril 2013).

Retrouvez mon dernier article dans le blog du Magazine littéraire (n° d’avril 2013) :

http://www.ecrituredesoi.net/2013/03/lecriture-de-soi-par-michel-guy.html#!/2013/03/lecriture-de-soi-par-michel-guy.html

 

Ces bulles d’un autre temps …

  Je trouve tout à fait par hasard une remarque d’un auteur que je ne cite ici ni comme personnage historique, ni même comme inspirateur politique (les temps sont loin …) ; mais il y a là une réflexion qui témoigne d’une hypothèse que j’ai souvent dû démontrer, tant elle ne va pas de soi : celle d’effets inattendus d’une dissociation du temps historique et du temps de la morale.

  L’auteur, incarcéré peu avant 1900, reçoit de ses proches de nombreux ouvrages sur des sujets divers, et lit avec passion tout ce qui porte sur la franc-maçonnerie, cherchant à comprendre comment certains bourgeois du XVIIIè s. se lancèrent dans « cette étrangère mascarade » consistant à mimer le rituel d’une  corporation médiévale : « La corporation [des maçons], dit-il, n’avait pas été seulement un groupement de production ; elle avait été aussi une organisation qui avait sa personnalité morale et ses mœurs. » (Léon Trotsky :  Ma vie. Paris, Gallimard, 1953, p. 149) il ajoute : « La dissolution d’une économie corporative marquait la crise morale d’une société qui venait à peine de laisser derrière elle le Moyen Age. La nouvelle morale se définissait plus lentement que ne se détruisait l’ancienne. » Alors, on conserve « les formes de la discipline morale » alors que l’économie a déjà remplacé « les bases corporatives de la production. » Et les formes morales que l’on s’est forcé à conserver ont acquis un sens tout autre.

Le temps de l’éthique et le processus historique, économique en l’occurrence, sont en fréquents décalages – ceci est somme tout admis. En résulte l’inclusion de véritables « bulles d’un autre temps » — mais toujours agissantes —  dans  l’expérience du contemporain. Et la capacité de ces bulles inactuelles à se faire passer pour indiscutablement présentes est lourde de conséquences qui mériteraient l’étude.

La bonheur et le voir

Est-ce qu’il n’y a pas, dans cet extrait d’un récent et magnifique ouvrage de R. Matalon, une parfaite approximation du  bonheur :

« C’était sans doute le bonheur : on voyait sur son visage la douce distraction de l’oubli, une chose pleine de confiance dans le temps qui savait se faire oublier, une rondeur différente de l’habituelle, qui se coulait dans tous ses gestes : même son regard devenait rond, ne voulait rien changer, ne voulait rien d’autre qu’être, reposer sur la pièce et les meubles dans un état de cécité volontaire, de suspension absolue du jugement, de l’acte même de voir : le regard de parents sur leurs enfants. » (Ronit Matalon : Le Bruit de nos pas, Trad. de l’hébr. (Kol Tsa’adenou) par Rosie Pinhas-Delpuech. Paris, Stock 2012-VIII, pp 356-357)

 

 

Au café du commerce

                                                               Au café du commerce.

Olivier « Je me demande vraiment pourquoi les députés doivent écrire l’histoire, dit Olivier, au café du commerce.  

F ranck — Et moi je me demande pourquoi c’est aux députés d’écrire l’histoire …

Ol — … C’est pareil …

F — … Mais non, ce n’est pas la même chose, insiste Franck ;

Jacques — Tu peux expliquer ?, demande Jacques, c’est un peu trop subtil pour moi.

F — Simple ! Olivier pense que nos élus ont mieux à faire que de se saisir des problèmes d’interprétation historique.  

Ol — C’est un peu ça.

F — Et moi, je dis que c’est questions-là ne sont pas du ressort des Parlementaires.

J — D’accord, Franck, mais en l’occurrence il ne s’agit pas de débattre d’un fait avéré;  le débat porte sur les conséquences de ce fait en termes de légalité. » Jacques explique ensuite que le génocide arménien  est une triste réalité sur laquelle on ne reviendra plus, n’en déplaise à quelques rares affidés d’une cause ottomane déjà tombée en désuétude. « Le sens du vote, c’est la pénalisation de toute tentative de négation, sur le sol français, de cet évènement …

Ol — … C’est-à-dire de son caractère génocidaire, interrompt Olivier. Si un député représente des électeurs qui doutent de ce caractère, il doit donc voter contre, dé-pénaliser, en quelque sorte, non ? 

J — En son âme et conscience, oui, en espérant que s’il se prononce de la sorte, ce n’est pas en raison d’autres considérations ou intérêts, conclut Jacques. 

F — On pourrait, dit Franck, soulever ce problème pour n’importe quel événement historique …

J — N’importe quel ? ! s’exclame Jacques. C’est un peu exagéré, tu ne trouves pas ?

F — Je l’admets, mais enfin le massacre des Indiens d’Amérique d’abord par les conquistadores, puis par l’armée des Etats-Unis, l’hécatombe des contre-révolutionnaires de l’Ouest, les multiples exactions lors des guerres coloniales, l’anéantissement des républicains espagnols, le Goulag, cela on aurait le droit de le nier, sans crainte ?

J — Cette disposition qui semble te gêner concerne déjà la Shoah, et la Traite et l’esclavage des Noirs, dit Jacques.

F — Ce qui me gêne, comme tu dis, c’est qu’il y aura toujours une omission, ne serait-ce que pour des raisons de culture ou de géographie. Tiens, le massacre de Nankin, on peut le nier légalement, celui-là. Tu sais comment on appelait il y a quarante ans l’événement dont tu parles ? – « le génocide  oublié ». Eh bien, j’ai peur qu’on en oublie beaucoup désormais.

Il y eut une longue pause. Olivier s’interrogeait sur la notion de mémoire.

Ol « Il y a des moments de l’Histoire où l’humble citoyen se dit spontanément « il faut garder tout cela dans nos mémoires » ; tu as lu le Rapport Brodeck, non ? Et dans d’autres cas, ce sont les gouvernants qui demandent de ne pas oublier. Il est rare que les deux demandes surviennent dans les mêmes circonstances, je crois que tout est là. »

 … Après la Shoah, du plus petit au plus puissant, tout homme voulait que le crime fût gravé. Mais en ce qui concerne la déportation massive d’Africains vers le sol américain, il a fallu beaucoup plus de temps ; le choc a été en quelque sorte rétrospectif – peut-être faudra-t-il remercier les écrivains pour cette prise de conscience tardive. Et dans le drame qui nous occupe, il semble que ce soit la parole des petits- et arrière-petits-enfants des survivants qui ait fait croître l’indignation ; mais la demande de reconnaissance d’un génocide m’a paru assez loin d’être immédiate, et plutôt venir d’en haut.

Ol « La mémoire est ce qu’il y a de plus incontrôlable et en même temps de plus discipliné ; certains souvenirs non désirés ne s’effacent jamais, dont on voudrait tant qu’ils disparaissent. A l’inverse,  on peut retenir des livres entiers à force de volonté. » 

J « Au fond des choses, c’est à la définition même de l’homme que l’on touche : quel homme allez-vous être ? Celui qui nie le caractère systématique de l’éradication de tout trace humaine, qu’elle soit arménienne, juive, tibétaine… sur un sol donné ? Serez-vous cet homme-là ? Ton frère arménien ou juif te demande de reconnaître sa douleur en ce qu’elle a d’unique – c’est à peu près la seule chose que tu puisses faire pour lui ou pour les victimes

F — Mais ça n’a rien à voir ! Je ne te permets pas de douter de ma compassion. Et j’ai vu parmi les opposants à la nouvelle loi des personnes qui se sont beaucoup investies dans le soutien aux descendants de victimes.

J — Il y a des moments, je le répète, où la compassion ne se suffit pas à elle-même.

F — Des millions d’Européens sont morts lors de la Première Guerre Mondiale ; si un imbécile se met à nier cette boucherie, en disant qu’il n’y a jamais eu de combats entre 1914 et 1918, tu le laisseras dire et tu n’éprouveras pas le besoin de l’attaquer en justice ?

F — Primo, je ne le laisserai pas dire ; secundo, suite, je serai bien forcé de me conformer à la loi. A partir d’août 1914, dans les deux camps, on a demandé aux soldats de vaincre, c’était une guerre ; en 1925, le pouvoir turc a imposé à ses soldats d’éliminer jusqu’au dernier tout arménien, il ne s’agit pas de guerre, mais d’éradication : et il est utile à la conscience de tous les hommes que, de génération en génération, on préserve par la loi le fait que ce désastre est irréductible à une guerre. La guerre est prévue par le Droit des hommes ; c’est triste, mais c’est ainsi, ce n’est pas moi qui ai fait les lois.

Ol — Raison de plus pour signaler aux mémoires futures ce qui a fait exception.

J — Alors je vous pose ma question une fois encore : nous avons, émanant de nos frères,  une demande en reconnaissance de ce que leur drame a d’unique ; vous accepterez-vous comme l’homme qui  la rejette ? Avez-vous donc tant besoin pour être de réduire à l’ordinaire de la guerre toutes les haines de l’homme pour l’homme ?

F — Je dis, moi, qu’il n’y aura jamais de liste close, et que ce sera de plus en plus une criminalisation jugée préférentielle, à l’opposé, donc, de l’universalité recherchée.

Une belle âme.

Lorsqu’il écrit “Hearts and Hands”, O. Henry (1862-1910) ne se doute pas que cette nouvelle préfigure la réflexion éthique de la première moitié du XXème siècle. Quoi qu’il en soit, on peut se prendre à rêver au commentaire qu’aurait pu en faire un Nietzsche ou un G.E. Moore – impossible dans le cas du premier puisque la nouvelle est extraite d’un recueil posthume (Waifs And Strays (1917)Dans ce petit bijou de nouvelle, le dernier paragraphe s’ouvre sur un jugement sur lequel l’unanimité des lecteurs ne peut que tomber d’accord : « That marshal’s a good sort of chap. » Aussitôt, la phrase suivante, qui se propose comme une ré-écriture de la première (« Some of these Western fellows are all right. »), fonctionne en fait comme une re-contextualisaton. C’est que celui dont on vient de reconnaître l’indéniable goodness a le mérite de se démarquer de contemporains autrement moins vertueux. Ce sont des gens de l’Ouest, du Wild West, avec tout ce que cela comporte d’excès, de périls, de non-respect des lois et des personnes (« And so now you are one of these dashing Western heroes, and you ride and shoot and go into all kinds of dangers.”) Le vertu est donc hautement improbable dans l’environnement ainsi désigné ; en outre son identification s’accompagne d’une telle erreur qu’elle en devient incertaine. Car si les deux passagers sont d’accord pour dire que cet homme est bon, ni l’un ni l’autre ne désignent la même personne ! (ce que traduit le final « why–Oh! didn’t you catch on?”C’est un peu comme si le message était : ”la bonté est là devant vous, resplendissante », et qu’en même temps on demandait : « qui est bon ? »,  « lequel est bon ? », « qu’est-ce enfin qu’être bon ? ». N’oublions pas que c’est un personnage (le premier témoin de la scène), et non le narrateur ou le lecteur, qui emploie le terme « good ». Allons plus loin : qu’entendent-ils par « goodness » ? On s’aperçoit que, pour l’un des témoins de la conversation, c’est manifestement le fait d’offrir un réconfort à un homme en difficulté (« I can’t deny a petition for tobacco, » he said, lightly. « It’s the one friend of the unfortunate.”); c’est, pour l’autre témoin, le fait, jamais explicité, d’avoir offert à un homme dans l’indignité la possibilité d’échapper à une honte certaine. La phrase qui condense la situation (« Yes, Miss Fairchild, we know each other; but you used to know me as an honest boy, and today I am taken to jail for a crime I have done”), n’est jamais prononcée. En rhétorique, cette figure s’appelle la réticence. Henry laisse au lecteur le soin de découvrir cette pièce manquante. Mais il joint ce récit à ce qu’il décide de publier, car la leçon de scepticisme qu’il donne à chacun dépasse les limites de l’époque : il y a un consensus omnium sur ce qu’est une bonne personne, sur ce qu’est goodness, et le bien-agir, mais nous sommes bien incapables de nous accorder sur celui qui est l’homme bon. G.-E. Moore ne dira-t-il pas, quelques années plus tard, que le Bien est indéfinissable ?   

Clin doeil Preuve supplémentaire que les personnages sont de nature allégorique, le choix des noms ; Miss Fairchild unit le fait qu’elle non plus ‘doesn’t catch it’ (passe à côté du sens de l’histoire, miss), la beauté de son aspect physique (fair), le fait qu’elle est sans préjugé (child). Quant à Mr Easton, son nom dit qu’il n’est pas de l’Ouest (East), autrement dit son caractère essentiel est d’être du même background, du même passé, que Miss Fairchild. Le dernier personnage, enfin, reste sans nom, pusiqu’il a cédé le nom de sa fonction (Mr. Marshal) à Easton, tout comme il lui a laissé la virginité de son âme. 

Ethique et slam.

SLAM 

On parle volontiers de choc esthétique, en revanche l’association « choc éthique » ne semble guère aller de soi. Les arts, roman et cinéma entre autres, semblent  pourtant « programmés pour ce registre. J’ai personnellement connu quelques moments d’exception, dus tantôt à l’un ou l’autre de ces arts, tantôt à la vie quotidienne, que je me souviens avoir vécus comme de  véritables « chocs éthiques ».

L’un de ceux-ci me ramène au jour où, contre mon gré, j’ai, pour la première fois, vu SLAM, le film de Marc Levin (1998) situé dans l’univers carcéral de Washington D.C. Parmi les personnages, Lauren Bell (jouée par Sonja Sohn) est une formatrice en écriture – elle laisse entendre qu’elle a travaillé avec ses stagiaires sur un manuel, mais le seul cours présenté dans le film prend la forme d’une scansion improvisée d’assonances répétitives, assez réussie d’ailleurs. Le spectateur découvre comment les « repris de justice » sont « transcendés » (quel autre mot choisir ?) par le verbe – leur discours résulte, certes,  de la formation dispensée par l’intervenante, mais  il naît avant tout de l’expérience reconquise, clarifiée, de chacun.

Au moment de les quitter (l’état vient de suspendre les crédits alloués à cette expérience) la scène bascule dans l’émotion, alors que naissent de Lauren, personnage jusque-là insignifiant, superficiel, presque, des paroles qui, au fur et à mesure du déploiement de la musique interne de cette jeune femme, élèvent l’âme jusqu’à une très haute expérience du Bien. Sur une infrastructure sonore faite de rimes et de rythmes, syllabiquement calculés et spontanés à la fois, elle en vient  à reconnaître  la bonté que l’on croit gisante en chacun, mais qui, à elle, lui apparaît toujours vivante, y compris en ces âmes chez qui elle est le plus improbable (certains de ces « monsters » reconnaissent avoir tué, être parfois coupables de plusieurs meurtres).

Cette montée musicale, pathétique, vers le sens de l’existence magnifie le personnage dont l’expérience personnelle s’éclaire progressivement ; Lauren pleure leur Mal, en le désignant sans accuser quiconque ni même l’institution ; elle pleure le Mal, et chante la bonté. Sans doute livret-elle ainsi le sens même de la réflexion éthique ; ce qui importe au plus haut point est la reconnaissance de la bonté d’autrui là où elle est le plus improbable. Son message n’est pas éloigné de celui d’un Socrate ou d’un Bouddha – ne cherchons pas en l’homme de volonté du mal. Simultanément, l’hypothèse d’une explication de ce mal par les déterminismes environnants est écartée dès le début, par les détenus eux-mêmes, qui savent mieux que personne ce que leur a coüté ce type de raisonnement.

Les progrès de la technologie mettent cette scène à votre disposition ; il suffit de confier à votre  navigateur l’adresse URL suivante : http://www.youtube.com/watch?v=Xojz0b7mIak 

Libre et distincte

SHANG JINGLAN (1596-1651) nous propose un sentiment d’une grande rareté: une veuve adresse à son mari défunt un poème pour réconforter. N’est-ce pas habituellement aux disparus que l’on implore de faire un signe qui allègerait le chagrin de ceux qui demeurent ici-bas ?
L’époux de Shang Jinglan connut huit ans de disgrâce avant de décèder; elle veut donc lui rendre ce chagrin supportable.

Tu m’as quittée, mais ton nom est immortel
Triste, je resterai toujours fidèle
Tu t’es sacrifié pour tes principes
Je continue de donner mon amour à nos enfants
Ta disgrâce appartient au passé
Maintenant, on élève une stèle à ta mémoire
Désormais, toi mort et moi vivante
Nous suivrons deux chemins différents
Mais ton intégrité et ma fidélité se nourriront toujours l’une de l’autre
   
[Nous devons cette découverte à Shi Bo: A Celui Qui Voyageait Loin, Paris, Editns Alternatives, 2000, p 76]

Of free will, love, and Timbuktu.

Paul Auster’s Timbuktu features a young lady later described as a “prisoner of circumstances”. The reason is that Polly – that is her name – finds a Summer job just before her sophomore year, has one of her customers fall in love with her, becomes pregnant, drops out of college, gets rejected by her parents, marries her daughter’s father, and spends four years nursing her baby to recover from severe medical problems. When a second baby is born, she renounces her ideal of graduating to become a teacher, and understands she loves her children and home, but does not love her husband. Polly will never actually become, she will never be; she will be content with existing or having existed, like any prisoner would. She will have been a “prisoner of circumstances”. 

The question is, what is it that is not circumstance.  Everything is circumstance, in the sense that everything stands around you.  Maybe the only ‘thing’ that is not circumstance is you yourself; and even then, it would not be difficult to demonstrate that even within your own self, there are circumstantial elements. So what is not circumstance is your freedom. Of this, you cannot become a prisoner, though obviously it is likely to become one of the circumstances that are bound to make others “prisoners of circumstances”, even unhappy prisoners. Among these circumstances, we find her parents’ rejection, the fact that Dick, her husband, is the sole provider – Polly earns no money — her impossibility even to think of divorce. What about her feeling for Dick? As far as the early days are concerned, Auster writes: “she found him so handsome and so sure of himself that she let herself go farther than she had intended. The romance continued […].” The novelist remarkably sums up how subjective, private, the initial attraction is: it’s all within her; Dick is handsome in her estimation, self-assured from her point of view, she allows herself to transgress her own limits. Circumstantial ? Coincidential ? (“Literary critics have noted how coincidence plays a large part in the lives of your fictional characters.”*)   

In fact, isn’t circumstance just another name for the fact of never having a choice? At that point, one remembers Moore’s seminal reflection on Free Will as against the causal chain (“those who deny [man’s having] free will are really denying that we ever should have acted differently even if we had willed differently. [T]his is what we mean [by saying we have Free Will].” Ethics (1912), ch vi, § 14). Eventually, can Polly legitimately count Dick’s love for nothing. Can he be rightly blamed for her frustration? Timbuktu, Auster says, is mainly about personal affection relationships (“This book is much more nakedly about feelings. I wanted to try to enter a world in which passion and the intensity of emotion are the dominant subjects” ibid.) Even if Dick offers his total support and brings comfort where there was anguish, he appears to reduce love to an exchange of material help and assistance.  Says Aaron Brewington (‘Infinite Jester’) in his blog**, “Dick financially provides a good home for his young family; however, he withholds his affection from everyone failing to see that in doing so, he makes all of those around him unhappy in imposing his misplaced values upon them. Thus even though he has purchased a home for his wife (Polly) that she loves, she never really loves her husband because to him it is enough to provide without any real connection (159). We learn that those things that make life comfortable really aren’t so bad, but putting absolute worth in them is” bad. Referring to the dog (Mr. Bones), Dick says to his daughter, “don’t feel sorry for him, Alice. He’s not a person, he’s a dog,” (144). Dick shows he cannot “care for others since this mindset also carries over into other relationships that he has : Dick would probably say “she’s not an adult, she’s a child,” in regards to Alice and “she’s not a provider, she’s a wife” in regards to Polly. Thus Mr. Bones “pitied him for not knowing how to enjoy life” (149). [… Dick] lacks the ability to truly connect in a significant way that elevates the relationship to” the level of pure love.** 

G.E. Moore found in “personal affection relationships and aesthetic enjoyments” an approximation of “the Ideal”, and added, in a phrase that Augustine would have greatly appreciated, that the supreme form of love is the love of love – when the persons are put aside and and the pure connection is cared for. 

* http://www.bluecricket.com/auster/articles/qanda.html)  ** http://infinitejesterings.blogspot.com/2008/11/throw-old-dog-bone-paul-austers.html 

Pourquoi tu n’as pas mal ?

« … Oui, mais là, tu te rends compte … tu ne peux pas dire que tu ne sais pas! »
Un grand parking en coeur de ville, aire bleuâtre, biscornue, perdue pour le service des espaces verts, trop de boutiques et de brasseries pour envisager la suppression de ces quelques places payantes. Tout le monde y va de sa pièce ou de sa carte bleue; à peu près la valeur d’un sandwich à la demie-heure. Pour une après-midi, il faudra compter le prix d’une place de cinéma. Au sol, une mendiante au teint très mat dit bonjour à tous les passants; certains répondent. Un père, accompagné de sa très jeune fille, paie sa place, récupère sa monnaie.
« Tu ne lui donnes rien ? » Fait signe que non; qu’il a vu, ne donnera pas. « Mais là, papa, tu sais, elle est rom, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ? … » « J’ai mes raisons. » « Mais tu te souviens, ta grand’mère …  tu nous as raconté que tu as encore mal quarante ans après, quand tu repenses au jour où tu as coincé l’un de ses doigts en refermant la portière de la voiture. Et encore maintenant tu dis que ça te soulève l’estomac le souvenir de son cri. Tu n’avais pas fermé brutalement, pourtant, ça n’avait duré qu’une seconde … et tu ne savais pas: ce n’était pas ta faute. Mais là, aujourd’hui, tu sais, tu es au courant. Pourquoi tu n’as pas mal ? »

J’attends de savoir. 

( ETHICAL FABLES / 1)

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